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Cycle Ciné-Collection - semaine du 12 au 18 novembre

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L'empire des sens 

Film japonais de Nagisa OSHIMA - 1976 - 1h45 - Version restaurée 2017.

Scénario : 1936, dans les quartiers bourgeois de Tokyo. Sada Abe, ancienne prostituée devenue domestique, aime épier les ébats amoureux de ses maîtres et soulager de temps à autre les vieillards vicieux. Son patron Kichizo, bien que marié, va bientôt manifester son attirance pour elle et va l'entraîner dans une escalade érotique qui ne connaîtra plus de bornes.
Kichizo a désormais deux maisons : celle qu'il partage avec son épouse et celle qu'il partage avec Sada. Les rapports amoureux et sexuels entre Sada et Kichizo sont désormais épicés par des relations annexes, qui sont pour eux autant de célébrations initiatiques. Progressivement, ils vont avoir de plus en plus de mal à se passer l'un de l'autre, et Sada va de moins en moins tolérer l'idée qu'il puisse y avoir une autre femme dans la vie de son compagnon.
Kichizo demande finalement à Sada, pendant un de leurs rapports sexuels, de l'étrangler sans s'arrêter, quitte à le tuer ...

Analyse :  Désir féminin, antimilitarisme, rapports sexuels non simulés, érotisme magnifié… Quarante deux ans après son tournage semi-clandestin, le film de Nagisa Oshima inspiré d’un fait divers est toujours en partie censuré Japon. Il est en revanche à (re)voir dans les salles françaises.

L’Empire des sens, qui ressort en salles en version restaurée, sent-il encore le soufre, quarante-deux ans après son tournage semi-clandestin au Japon ? Pour répondre, il faut revenir à la genèse du film le plus célèbre de Nagisa Oshima.

En 1974, le producteur Anatole Dauman donne carte (presque) blanche au cinéaste japonais. Seule contrainte : tourner un film de genre. Oshima, l’un des réalisateurs les plus politiques et les plus provocateurs des années 60, est déçu par l’action des mouvements d’extrême gauche, mais n’a pas renoncé à secouer la société nippone. Il propose donc à son mécène français un long métrage… pornographique. Loin de s’en offusquer, Dauman est ravi. En France, le nouveau président Valéry Giscard d’Estaing vient de libéraliser la représentation du sexe au cinéma : les « films de fesse » se multiplient sur les écrans, et Dauman entend se singulariser sur ce créneau porteur en produisant des longs métrages qui soient à la fois érotiques, voire porno, et d’art et essai.

Le but d’Oshima est de lever le tabou de la représentation non simulée des rapports sexuels à l’écran. Au Japon, il est interdit de montrer les organes génitaux comme la pilosité, et la censure veille. Le cinéaste va s’appuyer sur l’un des faits divers les plus célèbres de l’avant-guerre. En 1936, une servante, Abe Sada, a étranglé son amant pendant l’orgasme avant de l’émasculer et de se promener pendant deux semaines dans la rue avec le pénis en main, rayonnant de joie selon les témoins. Le cinéaste veut mettre en scène une véritable corrida de la jouissance (La Corrida de l’amour est le titre original de L’Empire des sens) où les figures érotiques seront l’équivalent des passes de muleta, jusqu’à la mise à mort…

Pour Oshima, la dissidence sexuelle d’Abe Sada et de son amant Kichizo, n’est pas seulement une manifestation extrême de l’amour fou cher aux surréalistes, elle est aussi une résistance exemplaire au militarisme qui, dans les années 30, gouvernait la politique japonaise – dans l’une des rares scènes en extérieur de L’Empire des sens, Kichizo marche à contre-courant des soldats qui défilent.

Le premier scandale du film est de raconter le fait divers d’un point de vue féminin, sinon féministe, à rebours du cinéma érotique japonais traditionnel, le pinku eiga, conçu pour un public masculin et basé sur la violence et l’humiliation. Oshima, lui, veut que son film plaise aux femmes. Abe Sada était considérée comme une victime de ses pulsions ? Il la transforme en dominatrice, qui assume sa libido dévorante et prend le pouvoir sur son amant. C’est, là encore, une révolution dans la société japonaise qui, depuis le modernisme de l’ère Edo à la fin du XIXe siècle, réprime la sexualité et n’admet pas que les femmes puissent éprouver du désir.

Le second scandale de L’Empire des sens est de magnifier, par la beauté des compositions et des lumières dignes des estampes érotiques traditionnelles, ce que la morale bourgeoise considère comme « sale » : la sexualité. La cinéaste Catherine Breillat l’explique très bien dans le passionnant épisode de la collection documentaire Il était une fois consacré au film d’Oshima : quand l’actrice Eiko Matsuda se relève après une fellation à son partenaire Tatsuya Fuji, elle a le visage d’une madone…

Le réalisateur Nagisa OSHIMA
Si le tournage a eu lieu au Japon, les rushes, eux, ont été développés en France pour échapper aux censeurs nippons. Mais L’Empire des sens a bien failli être rattrapé par la censure française. Le 31 décembre 1975, le président Giscard fait machine arrière : les films à contenu pornographique seront désormais classés X, distribués dans des salles spécialisées et frappés de taxes pénalisantes. Toute la stratégie commerciale d’Anatole Dauman est remise en cause. Le producteur va alors solliciter des cautions intellectuelles de renom – Roland Barthes, André Pieyre de Mandiargues… – pour défendre la dimension artistique du film. Et ça marche : le Premier ministre Jacques Chirac, grand amateur de culture japonaise – et pas vraiment bégueule – accorde une dérogation à L’Empire des sens, qui échappe au label infamant.

 Au Japon, en revanche, le film sort en salles amputé de ses scènes de sexe et avec des caches ! Deux mois après, en décembre 1976, Oshima comparaît au tribunal de Tokyo pour « obscénité ». Ce n’est pas le film à proprement parler qui est en cause, mais le livre qui comprend le scénario et des photos de plateau. Le cinéaste va profiter des audiences (qui s’étaleront sur trois ans) pour affirmer son droit à la liberté d’expression. Dans son plaidoyer, il explique avec malice que « si l’on considère que l’obscénité existe, il faut préciser qu’elle n’existe que dans la tête des procureurs et des policiers chargés de la poursuivre ». Avant de convoquer pour sa défense les propres mots d’Abe Sada devant la même cour, quarante ans plus tôt…

Aujourd’hui encore, la version intégrale de L’Empire des sens est toujours interdite au Japon.
 Samuel DUHAIRE - Télérama - 18 juillet 2017